En goguette
Milou et Utack en ont assez d’ouïr leurs maîtres, J et R, écrivaillons pour salon, élucubrant et délirant sur des mots qu’eux, quatre pattes, ne comprennent pas.
On les dit moins doués que les humains, mais ils reconnaissent quelques ordres, selon le ton :
- ici
- sois sage
- couché
- papatte
- sussucre
- gentil chienchien
Quant aux conciliabules hebdomadaires de leurs maîtres dans l’atelier d’écriture… ils s’en fichent.
Ils en ont ras la jatte : pendant ce temps, aucune main chatouilleuse sous leur col.
Alors ils décident de se venger.
Ce matin, ils ont largué les jugulaires amarres.
Leur signe cabalistique ?
La queue trois fois à droite et une fois à gauche : “on décampe”.
Rendez‑vous au Réverbère, lieu de cohorte habituelle pour toutous en goguette.
La vie est belle, le soleil au rendez‑vous.
Ils goûtent l’air via leur bulbe olfactif, le nez implorant le ciel.
Des phéromones messagères titillent leurs papilles : ils en bavent d’avance.
Devant une maison rose, une Shih Tzu BCBG, top‑chic, ruban doré, maîtresse vigilante…
Ils n’insistent pas : pas pour eux.
Hop ! Ils traversent un passage piéton sans regarder.
Ouf ! Une voiture ! Un dingue au volant !
Il a failli ôter du museau les moustaches sensitives d’Utack.
Ils abordent la campagne, espérant trouver montures à leur goût.
V’là qu’un Golden confrère, ferme et droit, vient sentir leurs appareils à chromosomes, reste zen, puis s’en retourne
Plus loin, une écuelle près d’une porte entrouverte :
miam‑miam, ça sent la saucisse.
Approche sournoise… vlan ! méli‑mélo de cochon happé.
Mais soudain un jappement furibond ,et délicat ,les stoppe.
Une déesse apparaît : une Bergère allemande musclée, harmonieuse.
Elle se trémousse, invite à la bagatelle… mais ils sont deux.
Lequel choisir ?
La jalousie pointe.
Impossible : leur vieille amitié d’abord.
Ils repartent, laissant la belle au regard déçu.
Il leur faudrait deux sœurs.
Utopique pensée.
Ah, s’ils pianotaient sur Meetic…
Mais non : la toile ne les intéresse pas.
Pas besoin de GPS pour guider leur instinct.
Ils poursuivent leur quête du Graal canin.
Devant un immense parc aux grilles en fer forgé, une Barzoï, noble, belle Hélène de Grèce antique, les salue d’un regard doux.
Mais elle est emprisonnée.
Aucun cadenas à ronger.
Utack veut renoncer.
Milou, acharné, refuse de capituler.
Ils repartent, queue en trompette.
Des aboiements désespérés les attirent vers une immense bâtisse, insolite, des barreaux : partout. !
Une prison ?
Rien ne les rebute.
Abandonnée, envahie d’herbes, mais habitée : ils flairent des congénères.
Ils se glissent entre quatre planches pourries.
Aubaine : deux chiennes se terrent près d’un abri.
Même “race” qu’eux : corniauds.
Probablement filles d’un mâtiné ayant couvert une chienne de race, chiots femelles délaissés par des maîtres égoïstes.
Ce chenil , plutôt mouroir pour chien , a eu une vie autrefois, plus glorieuse ! mais laissé à l’abandon par un propriétaire devenu grabataire.
ls conjurent les deux oubliées, avec maintes mimiques, de les suivre.
Affamées, amaigries, elles galopent vers la liberté.
De vraies jumelles, identiques et joliettes.
Pas question de gaudrioles : ce sera pour un autre jour.
Alors Ils rentrent, dans leur somptueuse niche commune , avec leurs captives consentantes.
Ils attendent sagement leurs maîtres, partis inquiets à leur recherche.
Milou et Utack savent que, trop heureux de les retrouver, J et R accepteront leurs originales compagnes.
Et c’est ainsi que J et R ont possédé en supplément deux bouches inouïes à nourrir…
Sans compter la progéniture certaine à venir.
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