Le ciel gris et lourd tirait une tête d’enterrement, ce qui tombait plutôt bien vu les circonstances.
Le patron du Bar Tabac, toujours jovial même quand le ciel lui tombe sur la casquette, rentrait en catastrophe les chaises en rotin de la terrasse, comme s’il sauvait un troupeau de chèvres d’un orage biblique.
De la fenêtre de l’école s’échappaient des voix enfantines, fraîches comme des moineaux, qui récitaient un poème où il était question d’escargot et… d’enterrement. Décidément, tout le monde semblait dans le thème du jour.
La place, elle, était vide comme un lundi matin : pas un quidam, pas un chien vagabond, pas même un chat en maraude. Les platanes, seuls survivants de l’animation, frémissaient d’un air inquiet, agitant leurs feuilles comme des commères qui sentent venir un drame. Dans leur bruissement inhabituel, on aurait presque entendu : « Ça va mal finir, cette histoire… »
La touffeur pesait, lourde, solennelle. Le silence montait, montait…
jusqu’à ce que le gros bourdon de l’église, sans prévenir, se mette à sonner un glas si vigoureux qu’on aurait cru qu’il voulait réveiller le défunt.
Le bedeau, cramponné à la corde comme un marin en pleine tempête, annonçait la fin de l’office pour Jeanjean, l’ancêtre du village, père de Paulo le cantonnier. Un brave homme, regretté de tous : plus personne désormais pour battre le tambour et crier les nouvelles. Les bigotes en tête, tout le village s’était déplacé pour lui rendre hommage, même ceux qui ne mettaient jamais les pieds à l’église sauf pour vérifier si les bancs étaient toujours là.
Quand les paroissiens sortirent, la place se remplit d’un coup, comme si quelqu’un avait ouvert un robinet.
Le patron du Bar‑Tabac ressortit aussitôt les chaises en rotin, fidèle à son sens du timing.
Les langues se délièrent, les rires fusèrent, et chacun y alla de sa petite anecdote sur Jeanjean ,certaines tellement cocasses qu’on aurait pu croire qu’il les avait inventées lui-même avant de partir.
Puis la famille apparut. On se serra les mains, on s’embrassa, on se donna des tapes dans le dos, dans un tohu‑bohu amiteux où personne ne savait plus très bien s’il fallait pleurer, sourire ou faire les deux en même temps.
C’est alors que, sans prévenir, le vent se leva.
Pas une brise, non : un véritable ouragan, un tourbillon digne d’un film catastrophe.
En une seconde, les chapeaux s’envolèrent comme une volée de corbeaux paniqués. Et là, ce fut la débandade : chacun courait après son couvre‑chef, en zigzag, en crabe, en diagonale, dans un ballet désordonné qui aurait fait pâlir de jalousie une troupe de danse contemporaine.
L’hilarité fut générale. On en oublia même le pauvre Jeanjean, qui, lui, restait parfaitement immobile fidèle à son poste,
Depuis ce jour‑là, la rue qui mène à l’église porte un nom tout trouvé : la rue des Chapolères.
Et chaque fois que le vent souffle un peu fort, les anciens lèvent le nez, sourient et disent :
« Ah, ça, c’est Jeanjean qui rigole… »
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